Anecdotes Florilège gourmand

Bistrot du Temps Perdu

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Le zinc luisait sous la lumière jaune, comme un vieux compagnon qui a tout entendu. Dans ce troquet, on ne parlait pas de la pluie et du beau temps, mais de la vie, la vraie, celle qui pique un peu et qui s’arrose toujours d’un verre. Marcel, derrière le comptoir, tirait les demis comme un prêtre sert son vin de messe, les mains agiles et le sourire en coin.

 

 

 

 

 

 

Ça sentait le café serré du matin, le ballon de rouge de dix heures, le blanc limé pour ceux qui voulaient un peu de fraîcheur, et la mousse fraîche qui coulait à flot. Le pastis se mêlait aux effluves de marc, et les bouteilles alignées derrière le comptoir semblaient guetter les clients, prêtes à se sacrifier pour une nouvelle tournée.

 

 

 

 

 

L’odeur du saucisson sec et du fromage affiné flottait dans l’air, se mêlant aux parfums d’huile chaude de la cuisine.

 

 

  

  

 

Dans le fond, un vieux juke-box clignotait de ses lumières colorées, diffusant des airs de Brassens ou d’Aznavour, et parfois un rock endiablé pour réveiller les plus endormis. Le billard claquait avec un son sec, le flipper sonnait de tous ses buzzers, et le baby-foot grinçait joyeusement sous les cris des joueurs.

 

 

 

 

 

 

 

On entendait le choc des boules, le froissement des cartes et les rires gras qui ponctuaient chaque annonce. Un coin était réservé aux parties de belote et de tarot : les cartes claquaient, les annonces fusaient, et les paris se réglaient en tournées de Ricard ou de communards.

 

 

 

 

 

 

 

Lulu, vieux briscard, posait son Ricard : « Dis donc Ginette, t’es rayonnante aujourd’hui ! » Ginette, hilare, tapotait son verre de blanc : « Va donc Lulu, tu ferais mieux d’admettre que tu vois flou ! » Roger, fidèle à son demi-pêche, levait son verre : « Hé, c’est la reine du zinc, pas touche ! »

Dédé le routier, moustache en bataille, se lançait dans ses récits : « Les gars, j’ai roulé toute la nuit, j’ai dormi dans la cabine sous la pluie, et devinez quoi ? Au petit matin, une vache m’a regardé droit dans les yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

J’crois qu’elle voulait ma clope ! » Les autres éclataient de rire, la fumée des gauloises montant en spirales au-dessus des têtes. Pierrot, le poissonnier, en rajoutait : « Et moi, cette nuit, j’ai pêché un bar à mains nues… enfin presque ! » Ginette commentait : « Oh Pierrot, arrête ton cinéma, t’as même peur des sardines ! » Le bruit des cuillères dans les tasses ponctuait chaque éclat de voix.

 

 

 

 

 

 

Marcel, imperturbable, ponctuait : « Allez les artistes, on se calme, on va finir par faire fuir les touristes ! Jeannot, deux Suze et un communard pour Lulu. » Jeannot, l’apprenti, fonçait : « Ça marche Patron ! » On entendait le tintement des verres qu’il alignait sur le zinc.

 

 

 

 

 

Un couple de touristes commandait un Monaco. Marcel souriait : « Un Monaco pour les parigots, attention, c’est traître ! » Le jeune Maxime lançait : « Patron, un baby-foot, vite, je veux défier Lulu ! » Lulu rétorquait : « Approche, gamin, tu vas voir comment on met des raclées ! » Les cris fusaient dès le premier but marqué, le bruit des poignées tournées à toute vitesse remplissant l’espace.

 

 

 

 

 

 

 

 

Et les plats ? Le croque-monsieur croustillait, l’andouillette chantait sur la plaque en dégageant son odeur corsée, le pâté de campagne s’accompagnait de cornichons croquants, et le plat du jour, bœuf bourguignon ou blanquette, régalait les habitués avec ses parfums de vin et d’herbes. Les œufs mayo se dressaient comme des petits soleils sur le comptoir, la quiche lorraine dorait au four, et les frites grésillaient en envoyant leurs effluves salées jusqu’à la salle. Titi le facteur déboulait : « Marcel, un pâté-cornichons, je file ! » Et Marcel : « T’inquiète, Titi, la Poste attendra. »

 

 

 

 

 

 

 

Les conversations étaient un spectacle. Roger : « T’as vu le PSG hier ? » Pierrot : « Quelle purge ! » Lulu : « L’OM, y’a que ça de vrai ! » Ginette : « Moi, tant que le rosé est frais, je suis contente. » Dédé concluait : « Et le Tour de France ? Attendez que je vous raconte l’année où j’ai croisé Hinault… » Les voix se chevauchaient, les rires fusaient, et par moments, on n’entendait plus que le glouglou des tireuses à bière et le crissement des verres essuyés.

 

 

 

 

Les règles étaient simples : chacun sa tournée, respect du zinc, on connaît le prénom du patron. Attention à celui qui tape trop fort : « Doucement Jeannot, ce n’est pas un ring ! »

 

 

 

 

 

Le matin sentait le café serré et le croissant feuilleté, l’après-midi brillait des bulles d’un demi et des arômes de saucisson, le soir s’enflammait d’anisés et de communards. Le bistrot, c’était la confesse du quartier. Ici, les soucis fondaient comme les glaçons dans un pastis. Les histoires devenaient légendes, les verres tintaient, et la vie prenait des couleurs, le temps d’un Pernod, d’un blanc limé, d’un demi-pêche ou d’un café noir brûlant. Quand la porte se fermait, il restait ce parfum d’alcool, de plats mijotés et de rires, comme un écho chaleureux qu’on emportait jusqu’au lendemain.

Le Bistrot du Temps Perdu respirait le café noir, le vin rouge, le bois poli par des siècles de mains, et ce souffle ancien que rien ne peut chasser.

Les tables portaient les cicatrices des verres renversés, des couteaux impatients, des coudes lourds.

Les chaises craquaient comme de vieilles histoires que l’on murmure au creux de l’oreille.

Derrière le comptoir, le patron à la moustache généreuse polissait les verres comme on polit des souvenirs.

 

 

 

 

 

 

Les habitués y jouaient leurs rôles : le solitaire plongé dans son journal, les ouvriers riant trop fort, la vieille dame au chignon serré commandant son chocolat chaud.

Et moi, je revenais parfois, juste pour sentir le temps suspendu dans l’air chaud et familier.

Puis, un matin, tout vacilla. Je me réveille, un burger tiède et mollasson dans la bouche.

 

 

 

 

 

 

Le Bistrot du Temps Perdu a disparu. À sa place, un burger center anonyme. Les néons pâles saignent sur les murs qui respirent.

Les tables flottent, hésitent à toucher le sol. Les clients mâchent en silence, leurs visages se brouillent : un sourire devient museau, un regard devient miroir, un front s’efface.

Le burger entre mes mains s’ouvre en spirale, rouge et vert. Au centre, un œil s’ouvre et me regarde.

Une voix, sans bouche, murmure :

Tu n’as jamais quitté cet endroit.

Le sol se dérobe, les murs se plient, les lumières coulent comme cire brûlante.

Et je tombe, non pas dans l’air, mais dans un souvenir qui m’avale, un souvenir qui n’a peut-être jamais été mien.

  

  

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